extraits de JC Diedrich
Depuis quelques semaines, les revues et journaux succombent à la tentation commémorative. Mai 68 a quarante ans (...).
Dans les manuels scolaires, dans les revues ou sur les nombreux livres édités sur les évènements, on retrouve des affiches où le rouge et le noir dominent. La plupart sont des sérigraphies sorties de l'Atelier populaire (c'est-à-dire l'école des Beaux-Arts de Paris), elles reprennent les slogans de la rue, diffusent les idées de mai 68....Ces affiches sont en quelques sortes les documents qui témoignent le mieux l'effervescence libertaire de ce moment historique. Qui sont les artistes qui ont réalisé ces affiches, comment l'atelier populaire a-t-il fonctionné ? Quelles sont les techniques employées ?
L'Ecole des Beaux-Arts, la sage, l'endormie est investie par les étudiants le 14 mai 68. Durant deux jours, des assemblées générales réorganisent l'école qui prend le nom d'Atelier populaire. Contrairement aux idées reçues, cette période est marquée par une réelle organisation, nécessaire à la production en masse d'affiches. Les premières assemblées définissent les nouvelles orientations de l' institution : réorganiser le système éducatif, établir un lien avec les grévistes ouvriers et utiliser l'art comme un outil de propagande.


On décide d'afficher à l'entrée de l'école le texte suivant : Travailler dans l'atelier populaire, c'est soutenir concrètement le grand mouvement des travailleurs en grève qui occupent leurs usines contre le gouvernement gaulliste anti-populaire. En mettant toutes ses capacités au service de la lutte des travailleurs, chacun dans cet atelier travaille pour lui, car il s'ouvre par la pratique au pouvoir éducateur des masses populaires".


On décide d'afficher à l'entrée de l'école le texte suivant : Travailler dans l'atelier populaire, c'est soutenir concrètement le grand mouvement des travailleurs en grève qui occupent leurs usines contre le gouvernement gaulliste anti-populaire. En mettant toutes ses capacités au service de la lutte des travailleurs, chacun dans cet atelier travaille pour lui, car il s'ouvre par la pratique au pouvoir éducateur des masses populaires".
La première affiche est une lithographie intitulée : U sines - U niversités - U nion

La lithographie, vieux procédé de reproduction ne permettait cependant pas de produire rapidement et massivement des affiches. Lors de l'assemblée du 14 mai, l'artiste, Guy de Rougemont propose d'utiliser la sérigraphie. Presqu'inconnue en France, cette technique n'était pas considérée comme assez noble et assez précise par de nombreux artistes qui lui préféraient la lithographie ou la gravure.
En quoi consiste la sérigraphie ?
Le livre Atelier populaire, présenté par lui-même publié par UUU en 1968 explique concrètement les différentes étapes afin sans doute d'en diffuser la technique au plus grand nombre.
Pour faire simple, la sérigraphie s'inspire du pochoir. Elle consiste à boucher les parties que l'on ne veut pas voir imprimer d'une soie (à l'origine mais en 68 on utilise le nylon moins coûteux). La soie se tend sur un châssis de bois et une raclette sert à étaler l'encre qui traverse et s'inscrit à aux endroits non obturés. Les affiches de mai 68 allaient presque toutes utilisées cette technique marquée de sa simplicité : absence de dégradé, mono ou bichromie (le plus souvent)...imposant une esthétique un peu naïve à la production. On retrouve beaucoup d'affiches qui ne sont en fait que du texte...ce qui les rapproches des graffitis qui se multiplient sur les murs de Paris durant cette période.
Très rapidement les ateliers produisent plusieurs milliers d'affiches par jour.
Comment les étudiants ont-ils réussi à produire autant d'affiches ?
L'Atelier populaire se compose en fait d'un atelier où l'on conçoit les affiches et de plusieurs ateliers où on les réalise : atelier de sérigraphie (le plus important), de lithographie, de pochoir et une chambre noire.
Une assemblée générale se réunit quotidiennement réunissant tous les militants et artistes. Lors de cette AG, on choisit les projets démocratiquement après débat.
Les projets d'affiches sont généralement faits en commun après une analyse de la situation politique et des événements de la journée ou après des discussions aux portes des usines. Deux questions sont généralement posées : l'idée politique est-elle juste ? L'affiche transmet-elle bien cette idée ?
Puis les projets acceptés sont réalisés par les équipes des ateliers qui se relaient nuit et jour. Des dizaines d'équipes de colleurs se sont constituées, rejointes par celles des comités d'action de quartiers et de comités de grève des usines.
Les responsabilités au sein des ateliers ne devaient être que provisoire et donc tournantes selon la nécessité. Ainsi l'Atelier populaire devint une institution ouverte et démocratique qui attira plus de 300 artistes et des milliers d'étudiants qui donnaient un coup de main plus ou moins ponctuellement.
(photos extraites du livre Mai 68, les mouvements étudiants en France et dans le monde, BDIC,1988)
Qui sont les acteurs de cette formidable production ?
Il est difficile de citer des noms puisque la plupart des affiches ne sont pas signées. Cela n'était pas dans l'esprit. Malheur à l'artiste qui aurait eu l'outrecuidance de signer son œuvre.
Nous citerons quelques artistes qui ont attesté plus tard de leur participation dans cette expérience assez unique : Gérard Fromanger, Guy de Rougemont, Julio le Parc (membre du GRAV : groupe de recherche et d'art visuel) ... Des artistes tchèques vont aussi participer à ces ateliers... ils seront (selon Fromanger) à l'origine des affiches qui dénonceront l'invasion soviétique en août 68.
Existe-t-il une esthétique propre aux affiches de mai 68 ?
Comme nous l'avons déjà souligné, les contraintes techniques de la sérigraphie avaient influencé profondément la forme de ces affiches.
Pour autant, il ressort de cette production concentrée en un lieu, en un temps et par un groupe d'artistes (qui débattent beaucoup), une sorte d'unité véritablement originale.
Les affiches sont le plus souvent textuelles et manuscrites. Les slogans, les messages qui sont retranscrits sont marqués par une profonde spontanéité issue sans aucun doute en partie des slogans scandés dans la rue. Fromanger raconte ainsi que les ouvriers, les étudiants venaient aux AG pour proposer ou soumettre leurs idées. Les affiches saisissent ainsi la fraîcheur du mouvement et diffuse rapidement les mots d'ordre ainsi que les thématiques : De Gaulle, les CRS et leur violence, la liberté, les grèves dans les usines etc...
En analysant la plupart des affiches, on constate donc des récurrences : une image qui frappe couplée d'un texte court et percutant. On joue avec des formes, des dessins simples en aplats. Le texte brut se retrouve en haut ou en bas de l'image dialoguant avec. L'aspect brut de la réalisation, et l'humour ou la férocité des slogans contribuent à donner une impression de force et d'efficacité des messages véhiculés. Ainsi ces affiches ont joué un rôle dans la mobilisation et dans la diffusion des idées résolument libertaires de ces quelques semaines.
Ces images efficaces et belles aujourd'hui pullulent non plus sur les murs de nos villes mais sur les sites et les blogs de la toile. Ne doutons pas que le marchandising y mettra d'ici peu son nez.... fabricant tasse, T-Shirt, sac pour nos lycéens en quête d'icône et de messages un peu subversifs mais pas trop !









