"Les Châtiments" de Victor Hugo

« Les Châtiments »

Victor Hugo

1853

 

                       

 

      Violemment hostile au coup d'état du 2 décembre 1851, Victor Hugo se réfugie à Guernesey d'où il ne reviendra qu'après la chute du 2nd Empire, 20 ans après. Dans « Les Châtiments », il proclame son admiration pour Napoléon Ier, pour mieux accabler de ses sarcasmes Napoléon III qu'il a surnommé "Napoléon le petit". Cette œuvre dont le premier texte s'intitule "Nox" (nuit) et le dernier "Lux" (Lumière) révèle un engagement qui jamais ne faiblira. La tonalité est d'ailleurs donnée par la préface ou Hugo écrit : "Si l'on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l'on ne bâillonne pas la lumière".

 

Voir sur le blog :

"Ratapoil" de Daumier ("Pâtes à modeler") et "La Curée" de Zola ("entre les lignes")

 

 

UN SIECLE DE BOULEVERSEMENTS

 

Le XIXe siècle est une période variée, qui connut plusieurs régimes. Pour comprendre l'évolution politique de Victor Hugo, et la valeur symbolique de certaines dates, il importe de bien situer les différents courants de cette époque.

 

* Le 2 déc 1804 : 1er Empire : Napoléon 1er prend tous les pouvoirs. (le 2 dec est aussi la date de la victoire d'Austerlitz)

* 1815 : Restauration : Louis XVIII roi modéré frère de Louis XVI instaure une monarchie constitutionnelle.

* 1824 : Restauration : Charles X succède à son frère Louis XVIII, mais c'est un roi «ultra» conservateur dont l'extrémisme provoque la Révolution de juillet 1830. C'est la fin du règne des Bourbons. La branche cadette des Orléans prend la relève.

* 1830 : Monarchie de Juillet : Louis Philippe, fils de Philippe Egalité (qui avait voté la mort de Louis XVI) prend le pouvoir. Son règne s'achève en 1848 lors d'une nouvelle révolution qui amène la République.

* 1848 : 2de République Hugo et Louis Napoléon bonaparte sont députés

* 2 dec 1851 : Coup d'état de Louis Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er. Il devient l'empereur Napoléon III. 1870 : guerre contre les Prussiens, chute de l'Empire, 3ème République.

 

  

 

 

ELEMENTS DE BIOGRAPHIE . LA CARRIERE POLITIQUE DE VICTOR HUGO

 

Comment un conservateur devient un homme de gauche.

Victor Hugo est né en 1802 à Besançon d'un père Colonel, puis général d'Empire (ce point est important car Hugo révérait son père et à travers lui, l'armée napoléonnienne.), Léopold Hugo. Le jeune Victor est un élève doué qui prépare l'Ecole polytechnique au lycée Louis le Grand. Mais sa vocation poétique s'éveille tôt : dès quinze ans, il reçoit un prix de l'académie française. A 17 ans, il écrit son premier roman et fonde avec ses frères Abel et Eugène une revue, Le Conservateur littéraire. Il affirme alors «Je veux âtre Châteaubriand ou rien».

 

(…)

  

Mais en 48, une grave crise économique fait éclater une nouvelle révolution : Louis-Philippe abdique et Hugo descend sur les barricades pour tenter de convaincre les révolutionnaires que la meilleure solution pour la France serait la régence de la duchesse d'Orléans. En vain. Cependant, Hugo est élu député de l'Assemblée constituante (sur une liste de droite) à côté de Louis-Napoléon Bonaparte revenu d'exil. Le poète pense un moment que le prince Napoléon (auteur d'un livre : « L'Extinction du paupérisme ») représente une bonne solution pour rétablir l'ordre. Il milite pour son élection à la présidence de la République dans le journal qu'il a fondé avec ses fils L'événement. Après l'élection du Prince-Président, Hugo aspire à siéger dans les conseils du gouvernement et brigue le portefeuille ministériel de l'instruction publique. Mais Louis-Napoléon l'écarte et Hugo passe à l'opposition, d'autant plus qu'il prévoit le coup d'Etat. Le 17 juillet 1851, il dénonce le cléricalisme du nouveau gouvernement et les ambitions dictatoriales de « Napoléon-le-Petit ». C'est le début d'une lutte dont les Châtiments seront l'aboutissement.

 

Le 2 décembre 1851, il tente d'organiser une résistance au coup d'Etat, mais le peuple de Paris, lassé des barricades et des massacres, ne le suit pas. Le 4 décembre, tout espoir s'écroule, les troupes ont ouvert le feu sur la foule sans soulever de révolte. Hugo, muni d'un faux passeport, prend le train pour Bruxelles. Le 21 décembre par plébiscite (sorte de référendum) le peuple approuve le coup d'Etat. Le 9 janvier 1852, Hugo est expulsé de France « pour cause de sûreté générale ». Il se donne pour première tâche une lutte contre l'usurpateur et rédige le récit des événements intitulé « L'histoire d'un Crime ». Mais les éditeurs londoniens n'osent pas le publier. Hugo écrit alors Napoléon-le-Petit. qui parait à Londres le 5 août. Il s'embarque pour l'île Jersey où il écrit « les Châtiments ». Mais en 1855 le gouverneur de l'Ile expulse Victor Hugo qui s'installe à Guernesey.

 

En 1859, il refuse avec dédain l'amnistie accordée par Napoléon III : « Quand la liberté rentrera, je rentrerai ». Il ne rentrera que le 5 septembre 1870 après la défaite de Sedan et la proclamation de la 3ème République.

 

                    

 

 

LA GENESE DES CHATIMENTS

 

 En 1850, Hugo n'a pas encore l'idée des Châtiments, mais il écrit déjà certains poèmes qui trouveront place dans le recueil « O Drapeau de Wagram », « A des journalistes en robe courte » ou « Un autre». Après le coup d'état, c'est en prose qu'il pense combattre le régime. Dans le pamphlet « Napoléon-le-Petit », publié le 5 août, les différents personnages des Châtiments, Dieu, le peuple et Napoléon sont déjà présents, mais il reste à Hugo à découvrir le personnage du poète seul sur son rocher, face à l'océan. Cependant Hugo songe à publier Les Contemplations qui comprendraient une partie consacrée au passé et « un deuxième volume : Aujourd'hui, flagellation de tous ces drôles et du drôle en chef ». Ce volume devient indépendant; Hugo annonce à son éditeur Hetzel 1600 vers dont le titre serait Les Vengeresses. En novembre 1852, il écrit « Nox », puis « l'Expiation » et « Lux » en décembre : l'architecture du recueil est trouvée; le titre définitif, « Châtiments » est choisi en janvier 1853. Mais Le 24 novembre le recueil est publié en deux éditions, l'une expurgée, avec l'indication : « Bruxelles, Henri Samuel », l'autre complète, sans nom d'éditeur et avec la mention : « Genève et New-York ». C'est un très petit format in 32° (plus petit qu'un livre de poche) destiné à faciliter la circulation de l'ouvrage. On se l'arrache.

 

 

LA STRUCTURE DU RECUEIL ET LE SENS DES TITRES

 

Ce recueil, le cinquième écrit par Hugo a deux caractéristiques originales : il est le premier à être aussi bien structuré, et c'est un écrit engagé composé de poèmes satiriques. Entre Nox (le passé, la nuit du coup d'Etat, la dictature) et Lux (le futur, la lumière attendue de la Liberté, l'amour), 98 poèmes sont distribués en 7 livres dont les 6 premiers portent pour titres ironiques les principales fiertés du régime impérial : « la société est sauvée », « l'ordre est rétabli », « La famille est restaurée », « La religion est glorifiée » « l'autorité est sacrée », « La stabilité est assurée ». Le septième «Les sauveurs se sauveront» joue sur les mots pour résumer toute l'espérance de Hugo voué à anéantir Napoléon par la magie de sa parole. Le titre a deux sens : 1° les faux sauveurs seront chassés, 2° ils échapperont à la mort puisque la peine de mort sera abolie. Au centre du recueil, un poème fondamental « L'expiation » (V,13): dont le titre permet de comprendre l'idée d'Hugo : selon lui Napoléon 1er avait commis une faute en prenant le pouvoir par le coup d'Etat du 18 Brumaire. Le régime de Napoléon III est un châtiment tardif envoyé par Dieu; Le titre désigne aussi les sanctions poétiques infligées par le poète à l'usurpateur. «Ces vers ont un double but écrit Hugo en mars 1853, châtier dès à présent les coupables régnants et empêcher dans l'avenir toute représaille sanglante »

 

A l'intérieur des sept livres, la progression est moins ordonnée mais tout aussi réfléchie. Au grand mouvement de la nuit vers la lumière Hugo en superpose deux autres : le retour obstiné des mêmes thèmes (certains poèmes portent le même titre, d'autres traitent du même sujet sur un mode différent) et la variation locale qui juxtapose des pièces de ton différent, les mettant en valeur les unes par rapport aux autres.

 

(…)

 

 

 

L'ENGAGEMENT DE L'ECRIVAIN

 

On nomme engagement l'attitude de celui qui pense que l'art doit servir les hommes par une participation directe de l'écrivain aux problèmes de son temps. L'écrivain engagé est donc actif dans son époque, et son oeuvre a pour lui une utilité immédiate. A l'opposé, les écrivains de « l'art pour l'art » récusent cette attitude. Les polémistes comme Agrippa d'Aubigné, Voltaire, Chénier ou Hugo sont des écrivains engagés : souvent, ils participent physiquement aux conflits de leur époque (Hugo descend sur les barricades, Agrippa d'Aubigné combat dans les guerres de religion etc...). De plus, ils mettent leur art au service d'idées sur lesquelles ils cherchent à éclairer l'opinion (telle est la fonction des Châtiments) et traitent de problèmes actuels dans leurs oeuvres : la peine de mort par exemple.

 

 

 

Notice rédigée par

Marie-Luce COLATRELLA

Extraits de : http://www.lettres.net/chatiments/hugo-presgen.htm

 

Voir le texte intégrale + études : http://membres.lycos.fr/jccau/index.shtml

 

 

 

Chanson

 

Courtisans ! attablés dans la splendide orgie,

La bouche par le rire et la soif élargie,

Vous célébrez César, très bon, très grand, très pur ;

Vous buvez, apostats à tout ce qu'on révère,

Le chypre à pleine coupe et la honte à plein verre...

              - Mangez, moi je préfère,

              Vérité, ton pain dur.

 

Boursier qui tonds le peuple, usurier qui le triches,

Gais soupeurs de Chevet, ventrus, coquins et riches,

Amis de Fould le juif et de Maupas le grec,

Laissez le pauvre en pleurs sous la porte cochère

Engraissez-vous, vivez, et faites bonne chère..

              Mangez, moi je préfère,

              Probité, ton pain sec.

  

L'opprobre est une lèpre et le crime une dartre.

Soldats qui revenez du boulevard Montmartre,

Le vin au sang mêlé jaillit sur vos habits ;

Chantez ! la table emplit l'Ecole militaire,

Le festin fume, on trinque, on boit, on roule à terre...

              Mangez, moi je préfère,

              O gloire, ton pain bis.

 

O peuple des faubourgs, je vous ai vu sublime.

Aujourd'hui vous avez, serf grisé par le crime,

Plus d'argent dans la poche, au cœur moins de fierté.

On va, chaîne au cou, rire et boire à la barrière.

Et vive l'empereur ! et vive le salaire !...

              - Mangez, moi je préfère

              Ton pain noir, Liberté !

 

                                           19 décembre.

 

                Victor Hugo, Les Châtiments, "La Société est sauvée" 

 

 

                      

 

 

Chanson (VII, 6)

 

Sa grandeur éblouit l'histoire.

      Quinze ans, il fut

Le dieu que traînait la victoire

      Sur un affût ;

L'Europe sous sa loi guerrière

      Se débattit. -

Toi, son singe, marche derrière,

      Petit, petit.

 

Napoléon dans la bataille,

      Grave et serein,

Guidait à travers la mitraille

      L'aigle d'airain.

Il entra sur le pont d'Arcole,

      Il en sortit. -

Voici de l'or, viens, pille et vole,

      Petit, petit.

 

Berlin, Vienne, étaient ses maîtresses ;

      Il les forçait,

Leste, et prenant les forteresses

      Par le corset ;

Il triompha de cent bastilles

      Qu'il investit. -

Voici pour toi, voici des filles,

      Petit, petit.

 

Il passait les monts et les plaines,

      Tenant en main

La palme, la foudre et les rênes

      Du genre humain ;

Il était ivre de sa gloire

      Qui retentit. -

Voici du sang, accours, viens boire,

      Petit, petit.

 

Quand il tomba, lâchant le monde,

      L'immense mer

Ouvrit à sa chute profonde

      Le gouffre amer ;

Il y plongea, sinistre archange,

      Et s'engloutit. -

Toi, tu te noieras dans la fange,

      Petit, petit.

 

               

 

Victor Hugo, Les Châtiments

 

Voir l'étude du poème : http://www.bacdefrancais.net/chanson.php

 

Voir article "2nd Empire" Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Second_Empire

 



Article ajouté le 2007-12-13 , consulté 19 fois

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