1-2: Textes d’auteur : Alexis de Tocqueville
1-2: Textes d’auteur : Alexis de Tocqueville
1-2-1 : Présentation de l’auteur
Bien qu'aristocrate de naissance, Tocqueville n'en considère pas moins la démocratie comme un mouvement historique irréversible. Il profite d'un voyage d'étude aux EU pour observer les grandes caractéristiques de ces régimes politiques naissants qui ne se limitent pas, selon lui, à de simples organisations politiques. Dans « De la démocratie en Amérique » (1835), il met en évidence le « fait générateur » des sociétés démocratiques : l'égalisation des conditions, c'est-à-dire un processus social en vertu duquel chacun peut travailler à l'amélioration de sa position sociale. Homme politique, défenseur de la démocratie et des libertés individuelles, élu député en 1839, il se retire de la vie politique après le coup d'état de 1851.
1-2-2 : Une définition sociale de la démocratie
« Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n'a plus vivement frappé mes regards que 1'égalité des conditions. Je découvris sans peine l'influence prodigieuse qu'exerce ce premier fait sur la marche de la société ; il donne à l'esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois ; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés.
Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence fort au delà des mœurs politiques et des lois, et qu'il n'obtient pas moins d'empire sur la société civile que sur le gouvernement : il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu'il ne produit pas.
Ainsi donc, à mesure que j'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir. »
Alexis de Tocqueville, « De la démocratie en Amérique » (1835)
=> Question : Qu’est-ce qui caractérise la démocratie américaine selon Tocqueville ?
1-2-3 : Démocratie et mobilité sociale
C'est la caractéristique sociale fondamentale des démocraties modernes : toutes les positions sociales sont ouvertes et chacun peut accéder à la situation qui correspond à ses désirs et à ses compétences. De ce fait, la société connaît des mouvements d'ascensions, mais aussi de démotions sociales.
On comprend que ce mouvement incessant d'égalisation des conditions contribue à l'émergence d'une vaste classe moyenne : si elles existent toujours, les populations des très riches et des très pauvres tendent à diminuer au profit des effectifs correspondant aux positions moyennes. Cette domination de la classe moyenne influence la société démocratique toute entière dans ses revendications. Les valeurs de la classe moyenne, majoritaire, tendent à devenir la norme sociale.
« Je n’ignore pas que, chez un grand peuple démocratique, il se rencontre toujours des citoyens très pauvres et des citoyens très riches ; mais les pauvres, au lieu d’y former l’immense majorité de la nation comme cela arrive toujours dans les sociétés aristocratiques, sont en petit nombre, et la loi ne les a pas attachés les uns aux autres par les liens d’une misère irrémédiable et héréditaire.
Les riches de leur côté, sont clairsemés et impuissants ; ils n’ont point de privilèges qui attirent les regards ; leur richesse même, n’étant plus incorporée à la terre et représentée par elle, est insaisissable et comme invisible. De même qu’il n’y a plus de races de pauvres, il n’y a plus de races de riches ; ceux-ci sortent chaque jour du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils ne forment donc point une classe à part, qu’on puisse aisément définir et dépouiller ; et, tenant d’ailleurs par mille fils secrets à la masse de leurs concitoyens, le peuple ne saurait guère les frapper sans s’atteindre lui-même. Entre ces deux extrémités de sociétés démocratiques, se trouve une multitude innombrable d’hommes presque pareils, qui, sans être précisément ni riches ni pauvres, possèdent assez de biens pour désirer l’ordre, et n’en ont pas assez pour exciter l’envie. »
Alexis de Tocqueville, Op.cit.
=> Questions :
- Comparez les sociétés démocratiques aux sociétés aristocratiques.
- Quelles sont les conséquences de « l’égalité des conditions » ?
Chacun est individuellement amené à construire sa destinée économique et sociale. Ainsi un serviteur peut être lié à son maître dans le seul cadre du contrat de travail qu'il a signé, mais en homme libre, il peut aspirer à devenir lui aussi maître. De plus, le destin social de ses enfants ne sera pas lié à sa situation
« Dans les démocraties, les serviteurs ne sont pas seulement égaux entre eux ; on peut dire qu’ils sont, en quelque sorte, les égaux de leur maître. Pourquoi donc le premier a-t-il le droit de commander et qu’est-ce qui force le second à obéir ?
L’accord momentané et libre de leurs deux volontsé. Naturellement ils ne sont point inférieurs l’un à l’autre, il ne le deviennent momentanément que par l’effet du contrat. Dans les limites du contrat, l’un est le serviteur et l’autre le maître ; en dehors, ce sont deux citoyens, deux hommes (…) les bornes précises du commandement et de l’obéissance sont aussi bien fixées dans l’esprit de l’un que dans celui de l’autre (…)
Le maître juge que dans le contrat est la seule origine de son pouvoir, et le serviteur y découvre la seule cause de son obéissance. Ils ne se disputent point entre eux sur la position réciproque qu’ils occupent ; mais chacun voit aisément la sienne et s’y tient (…) »
Alexis de Tocqueville, Op.cit.
=> Question : Quelle différence peut-on faire entre les relations entre le maître et le serviteur dans les sociétés aristocratiques et les sociétés démocratiques. ?
1-2-4 : Les effets pervers de l’égalisation des conditions
« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde ; je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leur âme. Chacun d'eux retiré à l'écart est comme étranger à la destinée de tous les autres ; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine...
Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril, mais il ne cherche au contraire qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu'ils ne pensent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ! » (…)
« Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils ne voient qu'avec douleur qu'on les écarte. Mais ils ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l'aristocratie. »
Alexis de Tocqueville,Op.cit.
